La mise au pas d’un enseignement critique
Tribune parue dans les pages « Rebonds » de Libération le 18 juin 2009
et reprise dans le n° 440 de l’Agrégation, revue de la Société des agrégés.
Dans le tumulte que suscitent les réformes de l’Université et de la formation des maîtres, un projet s’avance masqué. Il chemine, silencieusement mais sûrement, vers son objectif : en finir avec un enseignement élémentaire et généraliste de la philosophie. Celui-ci a pourtant pour mission de permettre aux lycéens de mieux former leur jugement et de développer leur esprit critique, c'est-à-dire de favoriser leur émancipation intellectuelle. Il contribue ainsi à former un citoyen éclairé et actif, qui ne se définit pas par son adhésion aux valeurs dominantes mais par sa capacité à examiner et à décider des lois de la Cité.
Les signes annonciateurs de ce bouleversement programmé sont passés inaperçus. Le premier d’entre eux a pris la forme d’un rapport de l’Inspection générale de l’Éducation nationale prétendant dresser un État de l’enseignement de la philosophie en 2007-2008. Ce rapport ne repose sur aucune enquête ni consultation mais s’attache aux représentations que les professeurs se feraient de leur métier. Il ignore délibérément les conditions réelles de son exercice, reprend les clichés les plus convenus sur un ton qui vise trop souvent à ridiculiser le travail des professeurs et de leurs élèves. Il conclut que « l’enseignement philosophique français n’a jamais été d’aussi bonne qualité », mais qu’il faut changer la « manière d’enseigner ». Comprenne qui pourra ! Au nom de ce changement nécessaire, les professeurs sont sommés de ne pas rester « en marge des valeurs du monde moderne ». Quelles sont ces valeurs ? Le rapport n’en dit rien. Que valent-elles ? Nouveau silence. La tâche de la philosophie n’est pourtant pas de demander aux élèves de reproduire les idoles de la société dans laquelle ils vivent. Tout au contraire, dans un monde complexe et incertain, elle doit leur offrir les moyens de se tenir à distance de leurs propres valeurs et de les examiner. Mais les hautes sphères du ministère de l’Éducation nationale ont d’autres projets, comme le laisse entrevoir un colloque organisé en mars dernier par le Doyen de l’inspection générale de philosophie.
Ouvert par un représentant du ministre, le colloque Faire de la philosophie, enseigner la philosophie, prétendait rassembler la profession. Il a péniblement réuni 280 professeurs, au lieu des 500 convoqués, et a creusé la division entre l’enseignement secondaire et le supérieur. Son objet officiel, la formation continue, question en effet cruciale, n’a pas été abordé et les participants ont découvert que son vrai but était de donner pour modèle le discours de quelques universitaires tenants de la bonne parole sur les « valeurs du monde moderne ». Ce colloque a ainsi entériné la scission entre Faire de la philosophie (mission des universitaires) et enseigner la philosophie (tâche des professeurs de lycée). Ce partage des rôles laisse perplexe : l’ambition d’un professeur de terminale n’est-elle pas de faire de la philosophie avec ses élèves ? S’interroger sur la nature du désir ou de la culture, se demander si l’art change notre perception du monde ou si l’on a le droit de désobéir aux lois c’est, même à un niveau élémentaire, même pour un élève, déjà faire de la philosophie, c'est-à-dire prendre la responsabilité de construire sa propre pensée. C’est la substance même de l’enseignement de la philosophie qui est ainsi en cause.
Cette mise au pas planifiée d’un enseignement critique et réfléchi est cohérente avec le projet retardé mais maintenu d’une réforme des concours de recrutement, dont un des objectifs est d’accroître le nombre des vacataires. C’est le profil d’un professeur nouveau qui se dessine alors : vacataire, donc précaire, il est plus que jamais soumis aux injonctions du rectorat et des chefs d’établissement ; moins bien formé, changeant d’établissement chaque année, ou à cheval sur plusieurs, avec un service émietté, toujours pris par le temps, il sera réduit au rôle de répétiteur d’un savoir préfabriqué par des universitaires bien en cour. La diminution programmée d’heures d’enseignement sera alors facile à imposer.
Croit-on que les élèves y trouveront leur compte ? Tout au contraire. Ils ont besoin, pour progresser, d’une parole vivante, d’un professeur capable de répondre aux questions les plus inattendues, donc pleinement maître de son propos et auteur de son cours. Les professeurs sont fragilisés par ceux-là mêmes qui devraient les soutenir. Les élèves sont méprisés.
Les enjeux de l’enseignement de la philosophie en lycée valent mieux que des approximations, du ressentiment ou de simples calculs comptables. Cent vingt universitaires et professeurs de lycée, venus de toute la France ont choisi, samedi dernier à la Sorbonne, de faire entendre une autre voix. Cette réunion, organisée sans moyen ni relais institutionnel, a réaffirmé le lien substantiel entre enseigner la philosophie et faire de la philosophie, et la nécessité de renforcer la solidarité entre le Lycée et l’Université. Un mouvement est lancé. Il est porté par la conviction que le questionnement philosophique, la liberté d’examen et la rigueur critique sont au cœur des « valeurs du monde moderne ». Il ne s’arrêtera pas.
Nicolas Franck, professeur de philosophie au Lycée La Folie Saint-James à Neuilly, président de la régionale Paris-Créteil-Versailles de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public.
